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Gagnante du concour de texte de Mélancolie Gothique :

 

The forest whispers my name

 

Aubelame

 

 

 

The forest whispers my name



This is my will...

The forest whispers my name... again and again

When the moon is full
We shall assemble to adore
The potent spirit of your Queen,
My mother great Diana.


Cradle of filth, The forest whispers my name.






26 février 2007, Strasbourg

Je suis seule, dans ma chambre, après une journée banale. Je suis étudiante, comme tant d'autres jeunes de mon âge. Je n'aime pas ça. Depuis près de deux mois je ne mets plus les pieds à la fac, je ne parle plus avec les « amis » de ma promotion, ni avec personne d'autre pour ainsi dire. Ce que nous pouvons nous dire, ce qu'ils peuvent en penser, ne signifie rien. J'ai passé la journée à écouter de la musique sur mon ordinateur, à lire, à dessiner. J'ai même oublié de manger ce midi. Quand on ne sort plus de chez soi, on se laisse facilement aller à ce genre de choses. A partir de demain, je le jure, je met mon nez dehors pour autre chose que des courses. Je crois que je vais partir de ces neufs mètres carré qui me servent d'appartement pour un petit moment. Enfin, j'espère. Je manque de courage, voilà le problème. Une fois que j'aurai mis les pieds dehors et pris un train pour monter dans les Vosges, tout devrait bien se passer. Ça va me requinquer de marcher sous les arbres, sérés et sombres. La vie d'étudiante citadine n'était de toute façon pas supportable pour quelqu'un comme moi. Le murmure, après tant d'années, je l'entends encore...


27 février 2007, les Vosges, col de la Schlucht

J'ai opté pour le nord, la limite des Vosges avec le plateau lorrain, pour un lieu peu fréquenté en cette saison, tout au fond de la vallée de la Zorn. Un lieu un peu sauvage. Il y a plus de dix ans maintenant, alors que j'étais encore une petite fille, j'y ai vu un lynx. On dit que les lynx on commencé à revenir dans les Vosges. C'est vrai. Ils sont magnifiques, et s'ils reviennent, c’est que la nature est encore suffisamment sauvage pour eux. Pour moi aussi. Autour de moi, des perces-neiges parsèment le sous-bois entre les résineux. Et l'air est froid. Cela fait tellement longtemps que je ne me suis pas retrouvée seule en forêt. Il me suffisait de franchir ma porte et quitter l'air vicié de la ville pour renaître. J'ai refusé de l'entendre tout ce temps. La forêt...


28 février 2007, Strasbourg

Je suis rentrée. Je vais passer chez ma mère, chercher un sac de couchage, mon matériel de camping, le strict minimum. De quoi manger, de quoi faire du feu et une gourde pour de l'eau. Une couverture de survie, au cas où il neigerait. Une chose est sûre, c'est dans la nature sauvage que se trouve mon salut...



Un jour, en mars 2007, quelque part dans les Vosges

J'ai perdu la notion du temps, le compte des jours. Cela fait-il cinq jours que je suis partie, ou bien dix? Je n'ai pas quitté la montagne, ni la forêt, mais je n'ai plus croisé âme qui vive depuis que le premier jour de mars, je me suis enfoncée sous les frondaisons. Irrésistiblement, plus profondément. J'ai joui pleinement de la solitude qui m'était offerte, tellement apaisante, par rapport à celle des cités. Je vis presque comme une sauvage, je mange peu, je bois beaucoup. Ce ne sont pas les sources qui manquent en montagne. Je ramasse des faînes au sol, et, sur un feu de bois, dans ma vieille gamelle en fer blanc, j'en fais un brouet amer, mais nourrissant. J'ai réussi à capturer un écureuil l'autre jour. Je l'ai mangé, ainsi que sa réserve de noisettes. J'ai encore un peu de pain rassis, de fromage dur et de viande fumée et séchée dans mon sac. Mes réserves ne dureront plus longtemps. Je n'ai pas de ficelles pour fabriquer des collets et braconner du petit gibier. Je suis perdue. Je me suis perdu, dans la grande forêt vosgienne, que je croyais suffisamment réduite pour ne pas passer une journée sans rencontrer de trace de civilisation. Je me trompais. Je ne trouve même plus de traces de sentiers. Et je me sens comme retombée en enfance. Une enfance sombre, où la forêt, inquiétante, murmure de plus en plus fort mon nom.


Un jour, en forêt

Je n'ai plus de vivres. Je crois que je touche au but. Ce n'est pas pour renaître que je suis venue ici. C'est pour mourir. Oui. Plutôt que de mourir à petit feu derrière mon bureau, j'ai préféré me rendre en forêt, là où j'ai pu faire la paix avec moi-même, et connaître une joie que j'ai oubliée depuis longtemps. Celle d'être seule dans un paysage d'une beauté époustouflante. Moi je vais mourir. La nature, elle, va renaître, comme à chaque printemps. Dans un murmure...


Un autre jour, la forêt

J'ai des hallucinations. À cause de la faim je pense. Je trouve à peine de quoi me nourrir avec les jeunes pommes de pins, les faînes et les bourgeons de feuillus. J'ai entendu clairement mon nom. Prononcé de plus en plus souvent dans le bruissement des feuilles. Je crois que je suis prisonnière de la forêt. Je suis certaine que cela fait plus de deux semaines que je suis perdu, et bientôt trois que je me suis enfoncée en forêt. Mon corps me l'a rappelé hier matin, quand j'ai du lavé le sang souillant mes vêtements. Comment ai-je fait pour ne pas voir que tellement de temps a passé? Nous sommes au moins le vingt mars. Demain, ce sera le printemps. Je ne sais plus quoi faire. Je sais que je vais mourir. Tout semble aussi mort que moi ici. Il n'y a pas d'insectes, pas d'oiseaux, pas de mammifères. À croire que tous se terrent. Je suis affaiblie et j'ai peur. J'ai marché vers l'est. J'ai tenté de revenir dans la plaine. Je n'ai pas réussi. Je suis perdue. Pas d'issue de secours. Mes vieilles idées. Celles que j'avais quand j'étais plus jeune. Quand je passais des journées entières en forêt. Mes nuits aussi. Elles reviennent. Les sabbats. J'ai toujours cru en elle. Je l'entends. Elle est vivante. Elle m'appelle toujours plus fort. Je suis en son sein et je lui appartiens. Je fredonne des bouts de chansons. Pour me rassurer. Elle murmure mon nom. Elle murmure. Je chante. Je lui réponds. Elle murmure...


21 mars, une clairière dans la forêt, petit matin

J'ai rêvé, (halluciné?), toute la nuit. Elle me parle clairement à présent. Elle à besoin de moi. Elle m'a capturée. Je n'ai jamais eu aucune chance. Je suis allée à sa rencontre. Elle a distillé en moi ce désir de me perdre. Elle m'a expliqué. Je ne suis plus dans le monde normal. Je suis ailleurs, dans sa psyché. La quintessence de la forêt peut-être. Elle m'a choisie. Le sabbat de l'équinoxe de printemps. Je ne vais pas mourir. Elle me l'a dit. Je vais lui offrir ce qui n'avait plus de valeur à mes yeux. De mon plein. Jusqu'à la dernière seconde, j'aurai le choix. Après, il n'y aura plus de retour en arrière possible. Mais avec ce qu'elle m'offre, comment pourrai-je vouloir revenir sur mes pas. Pour accomplir le rite, je dois quitter son royaume. Elle m'y avait attiré. Pour pouvoir me parler, me purifier. Je suis redevenue presque sauvage. Ce soir, quand la lune gibbeuse se lèvera sur la forêt, je me retrouverai dans la réalité des hommes. J'ai le choix. Soit j'accomplis le rite et m'efface. Soit je retourne à une vie normale. Mon choix est déjà fait. Je vais accomplir le voyage. Je franchirai le seuil définitivement...


21 mars, un rocher en forêt

Je suis nue. Je viens de me baigner dans une cupule pleine d'eau. Le crépuscule approche. Ces mots dans mon carnet sont mes derniers instants d'humanité. Un petit témoignage peut-être, pour ceux qui me suivront, ou qui viendrai un jour à perdre leurs pas dans ce lieu retiré. Cela fait des années que j'aurai pu m'effacer, prendre cette place. Je veux dire. Enfin, je le pense. J'ai toujours entendu sa voix. Et ce soir je vais retourner définitivement dans son royaume. Je vais rejoindre les autres qui ont entrepris le voyage. Déjà, je ne suis plus seule. D'autres qui ont fait le choix m'ont rejoint. Certains se baignent, comme moi, dans les cupules, sur le rocher où nous nous trouvons. Quand la pleine lune se lèvera, nous commencerons le rite. Je souris. De joie?
Ici, sa voix est tellement forte. Nous l'entendons tous. Ce n'est pas le paradis où nous allons, seulement ailleurs. Peut-être sous une autre forme. La moitié du voyage, je l'ai déjà faite. Ces trois semaines passées à errer en son royaume. Nous serons bientôt tous prêts. Je ne sais pas ce qui m’attend de l'autre côté. Personne ne le sait. Mais nous seront son peuple. Elle me l'a dit cette nuit. Et tous les ans, à l'équinoxe de printemps, ceux qui entendent sa voix et qui sont prêts, viennent et accomplissent le rite. Le voyage. Je vais passer le seuil. Je m'efface de ce monde sans regret. Voici mes derniers mots, avant le sabbat. Mon dernier mot pendant qu'une vieille chanson me monte aux lèvres...


The forest whispers my name...
Again and again...

 

 
copyright DarkArt 2007