Fada

Par Melliarine

 

La forêt. Sombre et lumineuse à la fois. Je m'avance lentement en faisant craquer les feuilles mortes et les brindilles qui jonchent le sol. Soudain un bruit résonne dans les hautes branches d'un chêne. Un corbeau prend son envol. Magnifique. Les quelques rayons du soleil filtré par le feuillage des arbres se confondent en reflets bleutés sur son somptueux plumage d'un noir profond. Je continu ma route, m'enfonçant d'avantage dans ces bois. Puis j'entends une voix de femme, douce, enivrante. Elle chante dans une langue qui m'est inconnue, tellement mélodieuse. Je m'approche, me laissant guider par le son qu'elle émet, écartant quelques branches sur mon passage. La nuit commence à tomber, la forêt s'assombrie. Enfin je l'aperçois dans la pénombre qui se forme autour de moi. Lumineuse, ensorcelante, merveilleuse. Ses longs cheveux roux ondulants harmonieusement jusque dans le creux de ses reins, son visage, presque enfantin, emplit d'amour et de douceur et son corps aux courbes féminines à peine caché sous sa fine robe de lin blanc. Elle tend un bras vers moi pour me faire signe de la rejoindre, sans interrompre sa douce mélodie.
J'ouvre les yeux, fixant le plafond de ma chambre. Encore ce rêve. Voilà deux semaines qu'il hante mes nuits. Je laisse glisser mon regard sur le papier peint d'un bleu gris apaisant puis en m'étirant je m'extrais de mon lit. Que signifient ces songes ? Pourquoi viennent-ils à moi dès que mes paupières se ferment ? Qui est cette créature à la beauté exceptionnelle, cet être de lumière ? Je ne sais plus quoi penser. J'attrape une chemise et un pantalon qui traînent sur la moquette et fonce dans la salle de bain. J'observe avec attention mon reflet dans le petit miroir en plastique vert qui décor ce mur d'un blanc hospitalier. Mes cheveux bruns retombent sur mon visage d'une façon quelque peut négligée, ma barbe à déjà commencée à repousser depuis l'avant-veille et mes yeux aux sombres reflets sont cernés, mais malgré tout je suis présentable. Je sort alors précipitamment de cette pièce, attrape mon porte feuille sur la commode du salon et part en direction de la bibliothèque.
Après quelques longs instants passées dans la circulation de la ville, je me gare devant la superbe battisse à la façade grisée par des années de pollution. Je reste quelques minutes devant ce bâtiment immense datant du dix-huitième siècle, tout en vielles pierres taillées avec tant de finesse, donnant une irrémédiable sensation d'harmonie et de prestige à l'endroit. J'entre calmement dans ce lieu de connaissances et de savoir. Quelques personnes relèvent la tête pour m'observer puis retournent à leur lecture. Je monte à l'étage, prenant le grand escalier central recouvert d'un tissu rouge sombre ressemblant à du velours. Je sais exactement ce que je cherche, une explication à ces rêves. Je prend une grosse pile de livres, constituée essentiellement de traité sur les croyances et les superstitions des hommes en rapport avec la forêt, et également d'un énorme volume sur la mythologie celtique. Puis je m'installe enfin à une table en retrait et commence mes recherches. Ma tête me lance. Je n'en peut plus de ces tourments que m'infligent ces visions, je dois trouver quelque chose.
Il fait noir. De longues branches arachnéennes égratignent mes avants bras dénudés. J'entends chanter. J'avance sans avoir la moindre idée de l'endroit où je vais. Le hululement d'une chouette résonne dans la nuit, déclenchant en moi un frisson d'angoisse parcourant ma colonne vertébrale. Un vent glacial me cingle les joues, les colorant d'un rose léger. Et toujours cette voix, apaisante et mélodieuse. Je me force à ne penser qu'à elle, j'imagine qu'elle est mon fil d'Ariane qui me guidera en des terres moins hostiles. Je trébuche sur des ronces, déchirant mon jean et entaillant la peau de mon mollet. Après m'être relevé, je reprends ma route, écoutant les sons s'amplifier à chaque pas. Puis je crois voir une lumière lointaine, ondulant entre les feuilles, comme un énorme feu de camps. Une femme m'appelle.
« Mathiew... »Je me retourne brutalement, me retrouvant en face d'une créature merveilleuse. Magnifique jeune femme aux cheveux d'un noir intense contrastant harmonieusement avec sa peau d'un blanc laiteux, presque lumineux. Elle s'approche de moi et je plonge dans son regard surnaturel aux iris opalescents encerclés d'un filament aussi sombre que les longues mèches qui entourent ce visage aux allures féeriques. Elle me tend les bras pour que je vienne m'y blottir. Je sens la douceur de sa peau contre la mienne lorsqu'elle retire ma chemise qui tombait en lambeaux. Je la sers fort, si fort...Je ne veux plus jamais la laisser s'éloigner, je ne veux plus quitter cette sensation de bien être qui me traverse le corps et l'âme en cet instant. Puis le bonheur se confond lentement en douleur, s'insinuant dans mes veines. A présent c'est elle qui me retient. Le mal s'intensifie. Mon coeur ralentit, atteignant un rythme macabre. Je me sens défaillir lorsque je comprends ce qui se passe. Cette femme à la beauté incomparable, transcendante d'amour et de bonté est en train d'aspirer mon sang à travers les pores de sa peau soyeuse, tachant sa fine robe blanche d'une couleur pourpre annonçant irrémédiablement ma mort.
Je tombe de ma chaise en poussant un cri. Les gens se retournent pour m'observer, se plaignant du bruit. J'ai le souffle coupé, ce qui me déclanche une quinte de toux lorsque l'air reprend possession de mes poumons. Je porte les mains à ma poitrine pour constater les battements rassurant qui s'en dégagent. Me voilà à nouveau dans la bibliothèque. Je regarde ma montre, il est déjà dix-sept heures. Je me relève difficilement, mes jambes tremblant encore sous le choc de ce cauchemar. Il faut que je sorte d'ici, je n'en peu plus de ces murmures que provoque les commérages à mon sujet. Sans doute ai-je l'air perdu, peut être même effrayant. Abandonnant mes livres sur la table, je dévale les escaliers, manquant de trébucher à plusieurs reprises. Je déboule dans la rue, quelques passants lèvent les yeux sur moi, je dois vraiment ressembler à un pauvre paumé. Je monte enfin dans ma voiture, posant ma tête sur le volant quelques instants pour reprendre mes esprits. Toujours cette satanée chanson qui ne quitte plus mes pensées, aussi belle qu'elle puisse me paraître dans mes rêves, elle me torture et me rend fou dans le monde réel. Et me voilà en train de parler de monde comme ci ce que je vivais dans ces songes était une sorte de vie parallèle issue d'une autre dimension ou de quelque chose qui y ressemble. Je délire, la tête me tourne. Je met la clef dans le contact pour démarrer ma vielle deux cent cinq plus comparable à une épave qu'à un véhicule viable et m'insert dans la circulation de la ville. Après plusieurs minutes de bouchon je me retrouve sur la nationale, appuyant un peu trop franchement sur l'accélérateur. Je roule encore et encore, essayant de fuir cette odieuse mélodie qui s'incruste dans la moindre parcelle de mon cerveau. Mais la vitesse ni change rien, mon âme est possédée par ces rêves. Soudain je freine, si brusquement que l'antiquité sur quatre roues dans laquelle je me trouve fait un énorme tête-à-queue avent de s'immobiliser. La voiture qui me suivait m'évite de peu, klaxonnant autant que possible pour me faire part de sa colère. Je sors sur le bas côté, n'y croyant pas mes yeux. Je suis devant la forêt de mon univers nocturne. Elle se dresse dans toute sa splendeur, avec ses chênes, ses châtaignais et ses quelques sapins éparpillés ici et là. J'ai l'impression que mes jambes sont en coton, je me sens mal. Je m'assois sur le sol, ne prêtant pas attention à l'humidité de l'herbe. Je reste là, les genoux repliés le long de mon estomac, les bras croisés, ne sachant que faire. Après plusieurs heures et de nombreux appels de phares d'automobilistes assez aimables pour me signaler la gêne que je causais, je me décide à me relever. Je dois entrer dans ces bois.
A la suite d'une longue marche à travers les sous bois, je commence à perdre espoir. La nuit s'installe petit à petit, étalant son manteau de ténèbres autour moi. Peut être n'est-ce pas la bonne forêt, pourtant je suis sur de la connaître. J'avance encore et encore, m'enfonçant un peu plus à chaque pas dans les profondeurs de ce lieu, me laissant pénétrer par son atmosphère mystérieuse. La fatigue me gagne, me faisant oublier la peur qui me serrait le coeur. Puis enfin, au bord de l'épuisement, j'aperçois une clairière a milieu de toute cette pénombre environnante. Pas très grande, mais suffisamment éclairée par les doux rayons de la pleine lune pour me permettre d'y découvrir un gigantesque menhir. Etonné par cette découverte pour le moins surprenante, je me rapproche pour l'observer plus en détail, caressant du bout de mes doigts la mousse légère qui le recouvre par endroit. Je lève les yeux au ciel, je n'en peu plus, tout est trop étrange pour être vrai...serais-je encore en train de rêver ? Je me frotte le visage de mes mains souillé par la terre et m'assois sur le sol, adossé à cette immense pierre aux mythes légendaires.
Je sens une douce impression le long de ma joue. J'ouvre alors les yeux, apercevant l'une des créatures féeriques qui hantait mes songes. Elle se tient en face de moi, me regardant de ses grands yeux en amandes semblant avoir été taillé dans les plus somptueuses émeraudes n'ayant jamais existées en ce monde. Son merveilleux visage est emplit d'un amour et d'une compassion sans limite. Je passe une main dans ses boucles rousses au touché soyeux, comme pour être sur qu'elle existe vraiment, elle, la femme de mes sombres fantasmagories. Puis sans cesser de me regarder, elle se relève, me tendant son bras pour m'aider à faire de même. Je m'accroche à elle, me sentant soudainement attiré, comme entraîné à une vitesse que mon cerveau ne pourrait pas enregistrer. Et je m'aperçois que nous ne sommes plus seul, je me trouve dans une ronde, au milieu de dizaines de créatures toutes plus magnifiques les unes que les autres. Et elles dansent, et elles dansent...m'emportant dans ce cercle de pur bonheur, riant aux éclats et chantant à l'unisson dans cette langue que je ne connais pas. Je me sens tellement heureux, tellement aimé,pour rien au monde je ne voudrais rompre leur ronde.
Et puis le noir s'installe à nouveau. Je me concentre pour essayer de voir quelque chose au milieu de ce rideau opaque que forme la nuit, quand enfin j'aperçois quelque chose. Un vieil homme est endormi dans l'herbe de la clairière, adossé au gros menhir. Je le regarde un peu plus intensément et remarque alors un drôle de détail: il porte mes vêtements ! Cet homme aux cheveux blanc et à la barbe trop longue n'est autre que moi ! Puis une pensée me vient à l'esprit, si je le vois, c'est que je suis mort.
L'amour des fées m'a tué.

 

 
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