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            POSSESSION

 

                 Par Derek Dark

 

 

 

 

Alexandre Giraudy conduisait sa puissante berline sur la voie rapide, doublant facilement les automobilistes autour de lui. En se rendant à son cabinet de psychiatre situé sur le boulevard Carnot à Cannes,  il  songeait à son passé avec une certaine tristesse car il avait repris le bureau de son père après de brillantes études à la faculté. Son métier lui permettait un train de vie largement supérieur à la moyenne, car depuis tout petit il aimait le luxe dans lequel ses parents évoluaient. Tout en faisant son créneau il se rappelait encore la mort de son père comme si cela datait d’hier, c’était la partie douloureuse de sa vie.

Sa mère et lui avaient très mal vécu le drame, s’enfonçant dans un état neurasthénique. Cette souffrance les avait empêchés de sortir de la demeure familiale,  les faisant pleurer ensemble sur sa disparition. Sa mère avait réagi la première en voyant leur état à tous deux, il fallait qu’elle se batte ; son fils unique sombrait avec elle. Elle avait donc masqué sa douleur pour le pousser à continuer ses études de médecine malgré la distance qui les séparerait. Il avait donc quitté Cannes pour Marseille le cœur serré et s’était lancé à corps perdu dans les études avec brio. Son père avait exercé la profession de psychiatre jusqu’à la fin de sa vie, les mettant à l’abri du besoin. Après de longues années Alexandre avait obtenu son diplôme avec mention. Ce fut à ce moment là  qu’il retourna chez sa mère avec joie. Elle n’avait jamais vendu le cabinet de son mari car elle avait toujours su que son fils le reprendrait un jour ou l’autre. Après s’être installé dans les lieux, malgré le souvenir du défunt présent dans les meubles qui n’avaient pas été touchés, il fit ses premières armes. Alexandre s’était assis pour la première fois sur le fauteuil en cuir noir avec un pincement au cœur. Ses premiers patients faisaient parti des relations de son père, mais il  s’était peu à peu forgé sa propre clientèle avec le temps. Sa mère l’encourageait continuellement à sortir pour rencontrer des jeunes de son âge. Mais vouant depuis longtemps déjà une passion pour le dessin à l’encre de Chine, il préférait s’entraîner chaque soir pendant des heures. Son talent lui permettait de dessiner aussi bien une nature morte qu’un portrait avec aisance. Le souvenir précis du dragon tatoué sur l’épaule de son père débordant jusque dans son dos avait été les prémisses de sa passion. La vision de l’animal mythique aux couleurs fauves danser quand son père bougeait ses muscles puissants avait exalté son attirance pour le fantastique. Ce ne fut qu’après de longues heures de travail qu’il finit par reproduire fidèlement celui-ci.  Son imagination s’était enfiévrée à force de dessiner toutes les créatures étranges du bestiaire fantastique, loups-garous et vampires côtoyant des goules décharnées.

Après la mort de son père il avait fortement songé à se faire tatouer aussi ce fameux dragon, mais il n’avait jamais osé passer le pas, ni même franchir l’enseigne d’un tatoueur. Plus tard, il en avait toujours envie mais ne voulait plus reproduire celui de son père comme auparavant.  Maintenant sa personnalité s’affirmant, il désirait un thème qui lui soit propre et surtout qui le fasse vibrer.

Alors qu’il montait dans l’ascenseur en se recoiffant devant le miroir, il observa ses traits fins et ses yeux bleus contrastant avec son teint hâlé. Comme d’habitude il réajusta sa cravate avant d’atteindre rapidement  l’étage désiré. A la façon d’une tornade il entra en trombe et salua sa secrétaire d’une double bise sur les joues. Son prénom était Estelle et elle venait de fêter ses vingt-cinq ans ; elle était mignonne et s’habillait facilement avec des tenues courtes ayant affolé plus d’un de ses patients à la libido perturbée. Jamais il ne s’était permis de lui faire de remarque car il appréciait  son efficacité et sa ponctualité. Certains jours, à sa grande honte, il posait son regard sur ses jambes ou la naissance de ses seins avec plaisir. Jamais il ne l’avait draguée réellement,  en fait, il n’était pas assez sûr de lui pour cela et en éprouvait de plus en plus de frustration avec le temps. Estelle lui amena son café en penchant dangereusement  son décolleté au-dessus de son bureau, il se demandait si elle le faisait sciemment ou si cela était tout à fait innoçent. Alors qu’il sirotait son café en remuant ses pensées troublantes, son premier patient fit son entrée. Le personnage étrange, voir excentrique s’appelait Emilien Dahan. Approchant seulement la soixantaine malgré un visage ravagé, Alexandre savait que c’était l’œuvre de son esprit torturé plutôt que l’effet du temps proprement dit. Celui-ci éprouvait souvent un malaise indéfinissable en la présence de cet individu auquel il s’était pourtant attaché. L’homme éprouvait la sensation d’être constamment observé par une présence maléfique, ce ne fut qu’au fil des années, où s’était installée une relation de confiance, qu’il lui avait avoué cela dans une crise d’hystérie terrifiante. Alexandre remarqua son air un peu absent dû aux puissants neuroleptiques qu’il lui avait donné à prendre chaque jour. Ce matin Emilien lui amena un livre ancien, un genre de grimoire qu’il déposa sur le bureau. L’individu affirmait haut et fort vouloir s’en débarrasser le plus vite possible. Après mûres réflexions il avait réalisé que le remettre à celui qu’il considérait comme son sauveur était la seule échappatoire à la damnation qui le guettait. D’après Emilien le grimoire était vivant et voulait aspirer son âme dans de noires abîmes. Alexandre considéra le livre avec circonspection et accepta l’offre dans un but thérapeutique. Une fois guéri de cette folie qui rongeait son esprit, où tout simplement quand il changerait d’obsession, il le lui rendrait. Après une demi-heure durant laquelle Emilien soulagea ses angoisses avec une avidité passionnelle en roulant des yeux hallucinés, il quitta le cabinet en laissant le grimoire. Alexandre le prit en main avec précaution car il était vieux et menaçait de s’éparpiller. Une odeur de moisi émanait de cet étrange livre s’appelant le Necronomicon et traduit par un certain Olaus Wormius. Le grimoire datait de 1228 et avait été imprimé en lettres noires en Allemagne. Alors qu’il le feuilletait nonchalamment en attendant le client suivant, son regard fut captivé par un dessin complexe figurant sur un autel entouré de pierres étranges. Au fond il ne savait pas exactement pourquoi mais il ne pouvait détacher son regard du symbole bordé de noms gravés dans un alphabet inconnu. Dès cet instant il sut qu’il avait trouvé son tatouage, celui qui allait changer sa vie. Finalement il plaça une feuille intercalaire afin de ne pas perdre la page et rangea le grimoire dans le premier tiroir lorsque sa cliente arriva. C’était une jeune fille nymphomane qui ne pouvait s’empêcher de se donner au premier venu qui la regardait un tant soit peu. Durant toute la séance il lui parla calmement en évitant son regard. Pendant la demi-heure il essaya de lui redonner confiance en elle, mais souvent ses pensées revenaient malgré lui au symbole figurant dans le Necronomicon.

A sa pause déjeuner il prit le grimoire et se rendit d’abord à son petit restaurant habituel où il mangea un plat du jour, aujourd’hui un couscous avec un quart de Sidi Brahim rouge. Pendant qu’il dégustait son plat il fixait le symbole occulte sur la page jaunie.  Ce dessin aux angles étranges agrémentés de hiéroglyphes inconnus l’obsédait. A la fin du repas il quitta rapidement le restaurant en marchant jusqu’à une rue perpendiculaire au boulevard Carnot  où se trouvait un tatoueur. Par bonheur celui-ci était ouvert alors qu’il n’était pas encore quatorze heures. Tout en rassemblant son courage il ouvrit la porte, déclenchant une sonnette tonitruante, l’intérieur était sombre et les murs recouverts de dessins fantastiques. Sur le comptoir trônait un cendrier en forme de crâne humain. De nombreuses  pochettes de dessins  maintenues verticalement par un présentoir proposaient un choix pour tous les goûts, passant par de pulpeuses jeunes femmes jusqu’à des monstres sanguinaires. Le rideau blanc séparant l’atelier  s’écarta et un géant fit son apparition. L’homme était chauve et son crâne était recouvert de tatouages tribaux, ses oreilles étaient percées de plusieurs anneaux allongeant démesurément ses lobes. Ses bras étaient recouverts de multiples dessins allant de jeunes femmes déshabillées à des goules ricanantes. Ses avant bras étaient recouverts de scarifications, son marcel noir laissait deviner d’autres tatouages fantastiques sur le thorax. Un bouc blond virant au blanc glissait sur son menton, seuls ses yeux noirs laissaient transparaître sa gentillesse qui détendit l’atmosphère.

« Salut étranger, que puis-je pour vous ? » Demanda le tatoueur d’une voix grave. Alexandre déposa le grimoire sur le comptoir, les yeux du tatoueur se rétrécirent comme deux fentes en le regardant.

« Bonjour, vous voyez ce dessin, je voudrais qu’il recouvre tout mon dos ! » Dit Alexandre en ouvrant le grimoire exhalant le moisi à la page choisie. Le tatoueur se gratta pensivement le bouc puis lui annonça le prix calmement. Alexandre sortit une liasse de billets de cinq cent Euros et le paya d’avance. Le tatoueur lui précisa que cela prendrait certainement plusieurs heures de travail. Alexandre consulta sa montre et constata qu’il avait quatre heures devant lui avant son prochain client. Le tatoueur accepta et le fit passer dans l’atelier en lui demandant de s’allonger sur la table appropriée. Après s’être mis torse nu, il se mit à plat ventre en se préparant pour la séance. Les yeux fermés il entendit le bruit de l’appareil tandis que l’encre s’incrustait dans sa chair en lui faisant mal. Le temps semblait s’être dissout dans ce rituel où douleur et plaisir se côtoyaient dans une danse endiablée. La sensation physique du dessin se gravant dans sa chair exaltait son imagination. La douleur était insupportable par moment mais le tatoueur lui révéla que le caractère initiatique de la chose consistait à surmonter cette souffrance. A sa grande surprise il parvint même à des extases étranges où le mal transcendé lui révéla des plaisirs inconnus. Trois heures et demi plus tard, le tatoueur éteignit son appareil avant d’éponger le sang. Alexandre se redressa péniblement, fatigué par la tension nerveuse mais surtout impatient de voir le résultat final. A l’aide d’un miroir le tatoueur lui montra son œuvre, Alexandre poussa un cri en se regardant, le symbole  prenait tout son dos. C’était comme si le dessin n’était plus le même, il se sentait ivre de son expérience, plein d’une vigueur nouvelle. Le dessin semblait le narguer alors qu’il se regardait depuis de longues minutes avant de se rhabiller et de quitter l’établissement avec le grimoire sous le bras. Lorsqu’il avait regardé le tatoueur il avait senti son regard complice qui les reliait à la même fraternité des tatoués.

Alexandre sortit du commerce et huma l’air chaud avec plaisir, il se sentait fort et puissant à présent. En marchant,  il remarqua que même sa façon de poser ses pieds était différente, il était étonnamment sûr de lui. En regagnant son cabinet il vit sa secrétaire elle-même le regarder différemment, elle avait un désir qu’il n’avait jamais vu dans ses yeux.  Le temps passa étrangement tandis que ses clients défilaient, avec étonnement il leur parla d’une manière plus directive, voir plus tranchante sur certains sujets. L’après-midi passa avec une rapidité inquiétante  tant il était ivre de son expérience de tatouage. En quittant son bureau il embrassa sa secrétaire et pour la première fois elle sembla s’attarder sur ses joues.

Malgré les embouteillages il conduisit vite jusqu’à la demeure familiale située sur le chemin des Collines surplombant la ville. Sa mère l’accueillit avec joie et trouva son fils encore plus beau que d’habitude. Après le dîner, il lui annonça que ce soir il allait sortir en boîte de nuit. Sa mère resta muette devant la nouvelle personnalité de celui-ci, heureuse qu’il songe enfin à rencontrer des jeunes de son âge. A présent il se sentait capable de courtiser n’importe quelle femme sans problème, sa nouvelle assurance lui donnait un air plus dur. A la fin du repas il embrassa sa mère et quitta la maison vers onze heures, dévalant les rues avec sa puissante berline. Après s’être garé  dans le quartier des boîtes de nuit il se dirigea d’un pas confiant vers la première discothèque. Le portier le laissa entrer sans problème, son costume trois pièces et son allure déterminée impressionnait le videur à l’allure de malfrat. A peine entré, il se mit au comptoir et commanda un double scotch en claquant des doigts pour appeler le barman. Tout en sirotant son verre il croisa le regard d’une fille. Plantureuse et bien balancée, elle le regardait en souriant malicieusement. D’un geste de la main il appela un serveur et fit porter une coupe de champagne à la fille. Dés que le serveur lui porta la commande elle leva son verre pour le remercier en l’invitant à venir indirectement. Avec nonchalance il se dirigea lentement vers elle en observant l’échancrure de son cache cœur et ses bas résilles. La fille était brune de type italien, ses lèvres pulpeuses le fascinaient. Jamais il n’aurait cru pouvoir aller jusque-là un jour, il remercia son tatouage qui lui portait chance de ce côté. Sans hésitation elle le regarda langoureusement en se surprenant elle-même de son désir de lui appartenir. Une confiance surprenante le poussa à lui caresser les cheveux. Son prénom jaillit de sa bouche dans un soupir. Stephania se jeta dans ses bras et l’embrassa fougueusement en se collant lascivement à lui. Ils dansèrent collés l’un à l’autre en se frottant avec indécence. Alexandre ne se reconnaissait plus, lui, le timide, l’inhibé. Puis, enivrés par le désir ils sortirent rapidement de la discothèque ; il l’emmena jusqu’à sa voiture en lui proposant de la ramener. L’Italienne sensuelle fit un oui de la tête qui le poussa à la faire monter rapidement. Dans la berline il lui fit l’amour comme un fauve, il hurla sa joie de posséder enfin une jeune fille sans avoir de complexe. La buée s’accumula dangereusement sur le pare brise avant qu’il ne la fasse jouir avec lui. Après leurs ébats il retomba sur son fauteuil en transpirant, haletant comme un fou. Stephania le regarda langoureusement sans cacher son admiration, il démarra la voiture en allumant l’air chaud pour enlever la buée. Après avoir écrit ses coordonnées sur un papier il prit les siennes. Tout en roulant jusqu’à Mandelieu pour la ramener chez elle,  il reluqua ses cuisses nues. Après un quart d’heure de route où ils parlèrent de leur moment de folie, il remarqua qu’elle avait des absences de quelques minutes qu’il mit sur le compte de la fatigue. Néanmoins il monta boire un dernier verre avec elle, il dut la tenir car elle éprouva une soudaine perte de ses forces. Vu son état de faiblesse il lui prit les clés et ouvrit son appartement, entra et chercha un canapé où l’allonger. A la lumière du salon il remarqua ses traits tirés et ses yeux hagards dénotant une fatigue extrême.  Alors qu’il voulait appeler un médecin,  elle refusa en mettant sa faiblesse sur le compte de ses journées éreintantes au magasin où elle travaillait. Puis il l’embrassa et quitta l’appartement selon son désir, dans l’ascenseur il avait du mal à se reconnaître. Déjà secoué par ce premier rendez-vous si réussi,  il ne savait plus que penser de lui-même. Alexandre se trouvait le visage dur, les pommettes saillantes,  s’avouant qu’il se ferait une forte impression s’il se rencontrait dans la rue. Montant dans sa voiture, il prit l’autoroute pour rentrer, roulant à une vitesse bien supérieure à la normale. Son dos le piquait légèrement, c’était sûrement la transpiration pensa-t-il.  Les vitres grandes ouvertes, il s’amusa de l’air frais de la nuit lui fouettant le visage. Cette nouvelle puissance le rendait si vivant à cet instant qu’il se croyait presque un dieu.

Tout en se garant silencieusement pour ne pas réveiller sa mère, il se coucha rapidement après une douche froide, admirant son tatouage dans le miroir de la salle de bains. Comme son père le faisait, il bougea ses muscles pour mouvoir le dessin étrange avec excitation.

Cette nuit là il fit un rêve bizarre, il parlait avec la belle Italienne dans la discothèque lorsque soudainement elle tomba en poussière sous ses yeux comme une momie. Tout en sueur il se réveilla, tremblant de tous ses membres. Son dos le brûlait d’un feu étrange, comme si le tatouage le rongeait.  Après un bon verre d’eau glacé à la cuisine, il sortit s’asseoir sur un transat autour de la piscine. La lumière chatoyante de l’aube chassant la noirceur de la nuit était un spectacle qu’il regardait avec la délectation qu’aurait put y prendre un peintre impressionniste.  Après un long moment à méditer sur l’étonnante palette des couleurs annonçant le roi soleil, il prit un petit déjeuner rapidement et partit à son cabinet dans une forme et un tonus qu’il ne se connaissait pas. La croisette lui paraissait fascinante le matin au milieu des palmiers. Ce fut avec une énergie accrue qu’il salua Estelle qui rougit en l’embrassant. Ce nouveau pouvoir de séduction sur les femmes l’étonnait de plus en plus. Estelle lui apporta son café en traînant plus que de coutume autour de lui. Alexandre reniflait l’odeur de son désir comme un fauve et ne put s’empêcher d’avoir un geste tendre sur elle, voir familier même. C’est en soupirant de plaisir qu’elle vint s’asseoir sur ses genoux afin de l’embrasser, il resta coi devant la rapidité de l’action. L’attitude de sa secrétaire qui devenait de plus en plus excitée le troubla. Estelle dégrafa son pantalon, troussa sa jupe et s’assit sur lui, chevauchant fougueusement sa virilité en gémissant, il se laissa aller au plaisir d’une façon totale sans aucune retenue en se surprenant encore. Avec l’impression de ne pas se connaître, il se découvrait à chaque instant depuis ce tatouage. Estelle lui donna un baiser et regagna son poste en baissant ses yeux et sa jupe.  Alexandre se sentit encore plus fort et plus vivant qu’en arrivant, quand son dos le brûla encore au point de le faire grimacer. Le premier client entra et il dut prendre une contenance pour l’accueillir. Pendant la séance, il fut moins présent que d’habitude, l’esprit accaparé par ce qui venait de se passer.  Pensant qu’une douleur pareille pouvait bien être supportable s’il vivait de telles expériences. Lorsqu’il sortit pour sa pause déjeuner, il remarqua l’état de fatigue dans lequel se trouvait sa secrétaire. En effet elle avait les traits tirés et le teint cireux dans un état apparent de grande fatigue. Alexandre s’enquit de sa santé et elle lui répondit de ne pas s’inquiéter, il lui ordonna alors de rentrer chez elle,  lui donnant son après midi qu’elle ne se fit pas prier d’accepter. C’est en l’accompagnant jusqu’à sa voiture qu’il fut inquiet de la voir marcher avec une telle lenteur.  Après s’être salués,  elle démarra et partit en trombe.

Son petit restaurant habituel l’attendait et quel ne fut pas son étonnement lorsqu’il vit une jeune femme superbe attablée au fond. Dès cet instant, il ressentit un sentiment étrange face à ce visage aux traits parfaits entouré de boucles d’or tombant en cascade sur ses épaules. La jeune femme mangeait avec raffinement de ses mains gracieuses, son décolleté révélait une poitrine généreuse qui pointait haut ; elle mangeait une salade niçoise en buvant un quart de rosé.

Son cœur battait la chamade dans sa poitrine, ses yeux étaient rivés sur elle. Discrètement, il demanda au patron des lieux s’il la connaissait, lui non plus ne l’avait jamais vu auparavant. Le restaurateur ne put s’empêcher de s’épancher sur le physique de celle-ci. Alexandre ressortit aussitôt du restaurant et courut jusqu’au fleuriste quelques magasins plus loin, acheta un volumineux bouquet de roses rouges et blanches et revint jusqu’au restaurant en courant. Elle était en train de boire son verre de vin avec délicatesse et sans hésiter  il se dirigea vers elle. C’est avec des yeux étonnés qu’elle le regarda, souriant avec une grâce et une sensualité à faire pâlir de jalousie toutes les déesses du panthéon grec. Tout en posant une voix chaude et en lui tendant le bouquet il lui dit :

«  Bonjour mademoiselle, j’aimerais que vous acceptiez ces fleurs. »

« Merci, elles sont très belles. Voulez-vous vous asseoir ? Je m’appelle Anne, et vous ? » Demanda-t-elle d’une voix douce et sensuelle.

« Mon nom est Alexandre, mais appelez-moi Alex. Vous me faites complètement craquer. » Dit-il en prenant sa main qu’elle ne refusa pas.

« J’avoue que vous ne m’êtes pas indifférent non plus, vous semblez si mystérieux… » Soupira-t-elle. Après lui avoir offert du champagne, ils trinquèrent sans pouvoir détourner leurs yeux l’un de l’autre,  parlant de leur vie pendant une heure en alternant rires et regards complices. Après avoir échangé leurs coordonnées, ils se fixèrent rendez-vous pour le soir même. En ressortant du restaurant avec elle, il fut surpris par sa grandeur et la longueur de ses jambes fines dépassant de sa robe courte. C’est avec regret qu’ils se séparèrent, attendant impatiemment le soir.

 Joyeusement il regagna son cabinet en réalisant qu’il était amoureux pour la première fois de sa vie.  Derrière son bureau il songea à Anne en sirotant un scotch avec deux glaçons. Puis, pensant soudain à Estelle il se sentit coupable. Par enchaînement d’idées, il songea également à Stéphania avec une culpabilité encore plus accrue.  C’est en considérant la situation avec attention qu’il décida de leur téléphoner pour les prévenir de la fin de toute relation, c’était la moindre des corrections pensa-t-il. Alors il chercha dans son portefeuille, trouva les coordonnées de Stéphania et lui téléphona.  A la troisième sonnerie une voix âgée lui répondit à son grand étonnement en lui demandant qui il était.

« Je suis un ami de Stéphania et je souhaiterais lui parler.. » Répondit Alexandre tandis que son interlocutrice s’effondrait en larmes.

« Ma fille est morte il y a deux heures, mon dieu si vous l’aviez vu…. » Dit-elle en sanglots.

 Le choc de sa mort secoua Alexandre comme s’il avait été percuté par un train à grande vitesse.

« Mais que s’est-il passé ? » Demanda Alexandre consterné.

« Je ne sais pas, je sais juste qu’elle m’a appelée au secours ce matin avec une voix horriblement déformée. Lorsque je suis arrivée, je n’en ai pas cru mes yeux. Monsieur, j’ai soixante ans et ma fille en avait vingt cinq mais elle en paraissait quatre vingt dix quand je l’ai retrouvée par terre en arrivant… Elle rampait et on aurait dit un squelette ambulant…. » Lâcha la mère dans un cri de désespoir terrifiant. Alexandre resta sous le choc de cette étrange nouvelle en se rappelant la fatigue dans laquelle il l’avait laissée…

« Que puis-je faire pour vous aider ? » Demanda Alexandre d’une voix éteinte tant il se sentait coupable d’avoir abandonné la jeune fille ce soir là.

« Je vous remercie mais toute ma famille va arriver de San Remo d’un instant à l’autre… Je suis désolée de vous avoir annoncé cette nouvelle…Etiez-vous proche ? »

Il hésita à répondre et se racla la gorge.

« Oh ! Nous nous étions vus juste une fois, nous n’avons pas eu le temps de nous connaître vraiment… » Mentit Alexandre pour échapper à sa conscience.

Après avoir raccroché, il but un autre scotch d’un trait cette fois ; il avait déjà bu plusieurs verres lorsque l’Interphone sonna.  Se levant avec lourdeur pour ouvrir la porte, il réalisa que sa secrétaire était partie fatiguée à la pause déjeuner, aussi il commença à s’inquiéter pour elle. Chassant  cette idée en se trouvant stupide il pensa que cela devait être une coïncidence, voilà tout.  C’est avec difficulté qu’il reçut son premier client et continua de même jusqu’à la fin de la journée. En quittant son cabinet il pensa à Anne et toutes ses idées noires furent chassées par la perspective de la revoir.

Alexandre roula rapidement jusqu’à l’un des palaces trônant sur la Croisette et laissa sa berline au voiturier souriant. Dans le palace il marcha sur la moquette épaisse jusqu’au bar du prestigieux hôtel au bruit feutré malgré la présence de nombreux clients.  Tout de suite, il vit Anne et se dirigea vers sa table d’un pas rapide.

« Très ponctuel, j’apprécie énormément. Je suis heureuse de vous revoir. Puis-je vous tutoyer Alex ? » Dit Anne avec un sourire ravageur en se levant. Sa robe moulante avait beaucoup de classe et il admira ses formes généreuses avant qu’elle ne se rassoie. Le doux baiser qu’ils échangèrent avait la saveur des fruits d’été. Après un apéritif accompagné de légumes avec une anchoïade, ils parlèrent longuement dans un climat de légèreté et d’amour avant de songer à souper. Puis ils mangèrent un somptueux repas sur la terrasse du restaurant de l’hôtel, au bord de la piscine,  dégustant des fruits de mer et une langouste, accompagnés d’un vin blanc sec. En même temps, il l’admirait tandis que ses boucles dorées tournoyaient autour de son visage avec une exquise légèreté.  Ses lèvres pulpeuses épousaient la surface du verre de façon troublante et ils eurent la même envie au même moment avec un regard complice. Quand ils quittèrent le restaurant, ils firent quelques pas sur la Croisette main dans la main en s’embrassant avant de se quitter.

 Alexandre l’installa lui-même du côté passager en bon gentleman et se mit au volant. Malgré leur désir mutuel de faire l’amour ils voulaient faire durer l’attente d’un commun accord. La ramenant chez elle, il lui donna un baiser passionné qui ne fit qu’accentuer l’électricité de leur envie. 

Quand il rentra chez lui, il trouva sa mère dans le salon devant la télévision. Celle-ci l’accueillit avec une joie non dissimulée et s’enquit du déroulement de sa soirée. Alexandre lui raconta sa rencontre avec Anne et les yeux de sa mère s’illuminèrent devant sa joie. Pendant un long moment ils discutèrent dans le salon en sirotant un thé au jasmin puis s’embrassèrent affectueusement avant de monter se coucher. Alexandre s’endormit rapidement d’un sommeil lourd et sa nuit fut agitée par de nombreux cauchemars où il voyait Stéphania agoniser dans une mort horrible. Au petit matin, il se réveilla en proie à une angoisse étouffante. A la hâte il prit un petit déjeuner et partit pour son cabinet tout de suite après.

A son bureau il s’installa pour compulser les notes sur ses différents malades comme à son habitude. Une heure plus tard il constata que sa secrétaire n’était toujours pas là, une inquiétude le gagna progressivement. Avec anxiété il finit par téléphoner chez elle sans succès, il n’y avait personne.

 Sa première cliente arriva et il  commença sa journée avec morosité. Sa pause déjeuner arriva plus tôt que prévu à son grand soulagement. Le téléphone sonna et lorsqu’il décrocha une voix masculine lui parla en s’annonçant comme le petit ami de sa secrétaire. Rapidement il déchanta en apprenant une nouvelle qui le stupéfia. Estelle était morte en fin de matinée des suites d’une maladie inconnue dont les symptômes étaient une dégénérescence prématurée des cellules entraînant une mort par vieillissement. Alexandre raccrocha le combiné en proie à un choc émotionnel total, cela faisait la deuxième personne qui mourrait de cette façon autour de lui. Son dos le brûla à nouveau d’une façon inexplicable, une angoisse affreuse s’incrustait dans sa tête avec force.  Angoissé,  il se demanda si une épidémie ne frappait pas la ville, il lui fallait prévenir Anne de faire attention, oui mais attention à quoi ?

 Au petit restaurant où ils s’étaient rencontrés, il la retrouva et oublia tous ses soucis en sa présence. Le temps passait trop vite pour les amoureux, aussi ils se donnèrent rendez-vous le soir même chez elle.

Après avoir fini son dernier patient avec jubilation il quitta son cabinet pensant constamment aux sentiments qu’il ressentait pour Anne, cela lui permettait de faire taire sa tristesse face aux derniers événements qui avaient frappé ses deux premières aventures. Puis il rentra chez lui se changer, prit une bouteille de champagne et avertit sa mère qu’il ne rentrerait peut-être pas cette nuit. Celle-ci était contente pour son fils qui commençait enfin sa vie d’homme.

 Alexandre roula vite jusqu’à l’immeuble de la fascinante Anne. C’était une jeune comédienne montante aux portes de la gloire. Cela l’ impressionnait beaucoup bien qu’il n’eut encore jamais vu de films dans lesquels elle jouait.  Pour cause, il  regardait rarement la télévision et n’allait jamais au cinéma.

Alexandre déboucha le champagne dans l’allégresse. Anne était vêtue d’un fourreau argenté en strass qui lui allait à merveille. Tous deux trinquèrent à leur amour naissant et s’embrassèrent fougueusement. Puis elle le prit par la main, traversa son grand salon décoré avec goût et gagna la chambre à coucher avec son lit à baldaquin. La baie vitrée donnait sur le magnifique jardin de sa terrasse. Alors elle se dévêtit avec toute la grâce et la douceur d’une femme amoureuse. Son corps parfait était une alliance de muscles longs et fins et de formes généreuses, la féminité incarnée. Lui se déshabilla à son tour en dévoilant son excitation aux yeux brillants de la jeune femme. Avec passion ils burent le suc l’un de l’autre en alternant fougue et tendresse et firent l’amour jusqu’à épuiser leurs corps totalement. Anne s’allongea sur lui en déposant sa tête sur son épaule puis effleura les poils de son torse en lui murmurant des mots d’amour, il lui caressa les cheveux en fixant le plafond avec une étrange extase dans les yeux. Son dos le ramena à la réalité en le brûlant à nouveau de façon inquiétante. Anne s’était endormie à côté de lui, il sortit sur la terrasse prendre l’air frais en admirant la vue sur la mer. Malgré son bonheur, il sentit une angoisse monter en lui, il retourna se coucher à ses côtés et finit par s’endormir. Dans son rêve, il la voyait s’accrocher à la margelle d’un puits sinistre, lui criant de faire attention à son tatouage. Alors il se précipitait pour la sauver, mais arrivait trop tard. Elle tombait déjà dans l’abîme putride du puits sans fond.

 D’un seul coup, il se réveilla en sursaut, assis dans le lit avec un bras tendu devant lui. Après s’être  frotté les yeux il regarda Anne avec nervosité. Celle-ci lui tournait le dos et semblait recroquevillée sur elle-même. Avec peur il la regardait sans oser la retourner. Puis il prit tout son courage et tendit une main hésitante vers elle. Une peur terrible percuta son plexus solaire en nouant sa gorge inexorablement. Le corps de Anne tourna facilement, trop facilement vers lui quand il la tira légèrement par l’épaule. Le visage qui le fixait au petit matin était celui d’une momie ! ! !

 Pétrifié, il resta un instant les yeux hagards avant de hurler son désespoir. Celle qu’il aimait ne bougeait plus, son corps inerte n’avait plus de pouls.  Alexandre entr’ouvrit ses paupières et pleura devant ses yeux vitreux figés dans la mort. C’est alors qu’il se rappela son rêve et sentit son tatouage le brûler à nouveau. Pourquoi Anne dans son cauchemar l’avait-elle mis en garde contre son tatouage ? Il se mit à haïr ces angles hideux et ces hiéroglyphes maléfiques. Il fallait absolument qu’il comprenne. Alors il la prit dans ses bras et l’embrassa pour la dernière fois…

Alexandre savait ce qui lui restait à faire ! ! !  

Résolu à aller jusqu’au bout, il se leva, s’habilla comme un automate et sortit de l’appartement sans bruit.  Roulant rapidement jusqu’à l’adresse du tatoueur avec la mort imprimé sur le visage et la détresse absolue dans son cœur détruit, il se gara en double fil et s’engouffra comme un fou dans la boutique du tatoueur occupé à siroter un café. Ce denier pâlit en voyant débouler cet homme au regard perdu et au visage livide comme un linceul. Le tatoueur comprit, au milieu de la logorrhée de son client, qu’il souhaitait enlever son tatouage. Ce dernier lui donna l’adresse d’un médecin dermatologue spécialiste dans ce genre d’opération délicate.  Démarrant sa voiture en trombe, il fonça jusqu’à l’adresse indiquée, se gara sur le trottoir devant l’immeuble du médecin et entra comme un fou dans la salle d’attente. Il y avait deux personnes assises qui évitèrent de le regarder à cause de son allure démente. Alexandre tournait en rond et quand la cliente sortit du cabinet, il s’engouffra à l’intérieur sans rien demander, passant devant tout le monde. Puis il bouscula le médecin jusqu’à sa table d’opération. Ce dernier lui fit un sermon sur la patience et la courtoisie lorsqu’il fondit en larmes et lui expliqua l’horreur qu’il venait de vivre. Le médecin resta pétrifié de peur devant l’histoire de ce jeune homme étrange. Alexandre enleva sa veste et sa chemise et montra son tatouage. D’abord le médecin refusa de s’occuper maintenant de ce client hystérique mais quand celui-ci devint menaçant,  il céda au chantage. Le malheureux s’allongea sur la table d’opération, le médecin mit ses lunettes protectrice avant de se munir de son laser. Le praticien commença à brûler le haut du dessin sans succès lorsque la lumière du néon vacilla un instant. Les angles étranges du tatouage furent parcourus d’un  réseau d’éclairs qui interpellèrent le médecin. Avant que le médecin n’ait eu le temps d’agir, un son caverneux et guttural emplit la salle. Au même moment les éclairs quittèrent le tatouage pour frapper le docteur en plein cœur. Alexandre avait entendu ce son inhumain et sentit une odeur de brûlée en même temps qu’un cri étouffé. A sa stupeur, il ne put se retourner tout de suite, une force invisible le clouait sur la table. Lorsqu’il arriva enfin à le faire, il vit le corps carbonisé et fumant du médecin aux pieds de la table.

Alexandre se releva en tremblant, l’odeur insoutenable l’obligea à se boucher le nez. Avec terreur il regarda celui-ci, il n’y avait plus rien à faire pour lui maintenant. Récupérant rapidement ses affaires il s’enfuit sous le regard médusé des deux patients dans la salle d’attente.

Après une heure de route, il arriva à la maison de campagne de ses parents située à Thorenc, au- dessus de Grasse. Le Necronomicon gisait sur le siège du passager en emplissant la voiture de remugles de tombeaux. Alexandre ne prit pas la peine d’ouvrir les volets de la demeure de style russe et se précipita jusqu’au four à pain que son père avait fait construire. Puis il l’alluma et soupira en constatant qu’il fonctionnait toujours.  Parcourant les pages maudites, il comprit que le symbole au centre du tatouage correspondait à Yog-Sothoth le Puissant Grand Ancien. Alexandre sembla alors entendre un ricanement de goule après cette lecture interdite. Après avoir refermé le grimoire sulfureux il se leva pour aller vers le four,  constata que la plaque de métal était brûlante ; il la laissa chauffer à blanc avant de la retirer avec une paire de gants ignifugés qui traînait dans une caisse. Puis, il la déposa sur le sol et se mit torse nu avec une attitude détachée malgré sa peur. Revoyant dans sa tête le sourire de Anne, cela lui donna la force de plaquer son dos contre la plaque brûlante. Alexandre avait senti la terrible chaleur bien avant d’avoir touché celle-ci. Mais le contact le fit hurler et sa peau se retrouva horriblement collée sur le métal. Un son guttural retentit, le tatouage se moula dans son corps et des flammes léchèrent avec une avidité satanique chaque partie de son dos dans une douleur insoutenable. De l’épaisse fumée noire surgit une forme hideuse, un conglomérat informe pourvu de treize tentacules terminés chacun par un globe oculaire au regard infernal. Le Necronomicon s’ouvrit tout seul et la créature ricanante et triomphante se fondit dans le corps d’Alexandre. En même temps les pages interdites  du grimoire tournaient à une vitesse vertigineuse. Alexandre s’était évanoui au moment de la douleur intense et se retrouvait maintenant en train de flotter au-dessus de son corps. Il se vit se relever alors qu’il n’était plus dedans. Un rire sardonique se fit entendre et il comprit que Yog-Sothoth, la créature monstrueuse, avait pris possession de son enveloppe charnelle. Alexandre était dans l’horreur la plus absolue quand il réalisa son contact télépathique avec le monstre, qui au travers de son corps allait tout détruire sur son passage  et qu’il en serait le témoin impuissant pour l’éternité… 

 

 

 

 
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